Souvenirs et scoops

Michel Hugon a côtoyé la moitié du peloton actuel de la F1

Article Var Matin du 3 juillet 1990
Texte René Martorell

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Michel Hugon en 1975 au Volant Elf et l'école Winfield au Castellet ©



Difficile de ne pas évoquer le karting, si l'on veut réaliser un flashback sur les débuts des pilotes de F1. Parmi le "grosses pointures", seul Nigel Mansell n'a pas débuté par le biais des diaboliques petites planches à roulettes.
Michel Hugon, le "monsieur kart" du circuit Paul Ricard, a des souvenirs plus ou moins récents. Il a couru contre deux générations de kartmen, d'Ayerton Senna à Eric Bernard. Il a donné du fil à retordre à Alain Prost, lors du Volant Elf 1975. Ouvrons la mémoire hugonesque pour en extraire quelques fichiers pas encore jaunis.

"Ayrton Senna, lorsqu'il est venu courir en France, a étonné tout le monde. Il emmenait avec lui son carburant spécial, essence et huile, sur lequel il avait fait effectuer quelques recherches. C'était un précurseur. Il a été le premier à graisser son moteur en pleine course. Ce fameux geste des kartmen qui obture le carburateur de la main en bout de ligne droite pour assurer un minimum de refroidissement, c'est lui qui l'a inventé. Et puis, il mélangeait une plus grande quantité d'huile à l'essence que nous ne le faisions à l'époque, allant jusqu'à 7%, il fallait que ça fume. Depuis, tout le monde fait comme ça.
Question pilotage, il était excessivement spectaculaire. Réglant ses châssis de façon étroite, Ayrton pratiquait régulièrement le "deux roues" en virage avec une audace impressionnante. En dehors de la piste, la barrière de la langue ne l'aidant pas, bien sûr, à avoir le contact facile avec ses adversaires."

"Ricardo Patrese, je l'ai connu à Estoril au Portugal, en 1975. Cette année-là, il a été champion du monde. Il u avait aussi Eddie Cheever. Patrese était un pilote très propre. A mes yeux il l'a toujours été, mais pour ses débuts en F1, il a été victime de malchance. Celle d'avoir été impliqué dans plusieurs accrochages qui lui ont valu une réputation de "furieux" assez usurpée. Peut-être était-il trop pressé d'arriver au sommet.
Dans la vie, c'est un gentil garçon, aimant beaucoup la "dolce vita". Très "italien" avec les filles, si vous voyez ce que je veux dire..."

"Prost, c'est mon copain, depuis ce Volant Elf, où j'ai fini 2ème, très près. Nous étions les deux seuls pilotes de kart, à l'époque.
Depuis..., avec Alain, pas de problème, il a toujours su ce qu'il voulait. Quand il fallait gagner, il ne reculait devant rien. La détermination totale."

"J'ai vu Alesi, aussi. Il a seulement fait quelques courses en Formule France, licencié à Carpentras comme Eric Bernard.
Jean Alesi aura étonné beaucoup de monde. Nombreux étaient ceux qui pensaient qu'il n'irait pas plus loin que la Formule 3. Car, en effet, c'était un bon pilote... comme les autres. Et, dès qu'il a eu des autos très puissantes, F300 T bien sur, F1, il n'a eu aucune difficulté à s'adapter. C'est un pilote vraiment "facile", et avec un mental fantastique."

"Eric Bernard est très sympathique, pas grosse tête du Tout. Il a fait une brillante carrière en kart. Débutant très tôt, Eric a été champion de France cadets, à 14 ans, puis champion en F. France. Volant Elf devant Jean Alesi, il est prêt à aller très loin."

"J'ai un excellent souvenir de Stefano Modena. Un jour, j'étais à un Grand Prix de kart à Monaco, en spectateur. Je le connaissais peu, et pourtant Modena m'a prêté un châssis pour pouvoir courir. Je me suis donc retrouvé en première ligne à côté de lui. Stefano a gagné la course facilement. Il avait une étonnante spécialité: quand il était largement en tête. Modena tapait des mains en ligne droite, pour faire applaudir le public ! Il assurait le spectacle presque à lui tout seul. C'est vraiment un garçon charmant, malgré sa réputation de froideur. Et s'il avait une bonne auto, actuellement, il ferait la course en tête."

"J'ai bien connu aussi Olivier Grouillard, pilote d'attaque, et très gentil garçon. Il faisait peut-être un peu trop la fête. Le vieux kart, pour lui, c'était l'amusement avant tout. Et puis, Grouillard a fait un Volant et sa carrière a continué."

" Yannick Dalmas, l'an dernier, il est venu tourner en kart sur ma piste. Il n'y connaissait rien. Alors, on lui a appris tous les trucs, et au bout de deux jours, il tournait comme tous le monde. Très bonnes trajectoires, très bons freinages. S'il ne réussit pas en F1, ce n'est pas à cause de lui. Il y a quelque chose qui ne fonctionne pas. Yannick a eu la malchance de se retrouver dans des écuries où il a peu roulé en essais alors qu'il a vraiment besoin dans son cas, de beaucoup de kilomètres."

De plus en plus la filière kart va devenir incontournable. Pensez qu'on peut y débuter en compétition à l'âge de 10 ans (comme Senna) en catégorie minimes. Et ça va déjà vite: plus 200 km/h !
Dans ce cas, l'avantage pour le pilotage en auto à 18 ans sera celui d'une expérience de 8 ans de courses en peloton. Et s'il y a des pare-chocs sur les karts, ça n'est pas pour décorer...
Voilà pourquoi, les petits jeunes de la F1 ne sont pas spécialement impressionnables !

René Martorell